CORRUPTION



 


Le dictionnaire de Littré donne au mot corruption les sens suivants :

1°) Rupture d'un ensemble, altération en général,

2°) Décomposition putride,

3°) Dépravation,

4°) Moyen qu'on emploie pour gagner quelqu'un et le déterminer à agir contre son devoir et la justice (le mot pouvant être employé aussi bien dans le sens actif que passif),

Dans la langue courante aujourd'hui, le mot "corruption" est le plus souvent entendu dans le sens N°4, mais il fallait bien rappeler ici les autres sens de ce mot et surtout son sens primordial.

En effet, il apparaît que les innombrables cas de corruption dont les médias ont entretenu les Français au cours de ces deux dernières décennies reflètent une altération sinon une rupture dans la société française. 

La fameuse "fracture sociale" s'est aussi produite dans le domaine des relations des Français intègres avec le Pouvoir. En effet, la majorité des cas de corruption concerne des personnages dans le Pouvoir ou y touchant de près. Il n'est donc pas déplacé de parler de "Corruption du Pouvoir" et par voie de conséquence de rupture des Français avec le Pouvoir, d'où un crise entre gouvernants et gouvernés, ou pour dire aussi bien entre la France d'en-haut et la France d'en-bas.

Les Français ne font plus confiance à ceux qui les gouvernent en raison de la dépravation généralisée (sens N° 3 du mot corruption), dépravation par rapport à une morale d'honnêteté courante, qui était antan enseignée à l'école primaire et à laquelle le bon peuple croyait.

Lorsque les gens ont perdu confiance en leurs gouvernants, c'est à dire dans le Pouvoir, ils se sentent nécessairement opprimés. Et lorsque les gens sont opprimés, ils se retranchent dans leur vie personnelle, ou se réfugient dans la vie intérieure de l'Esprit, quand ils ne veulent pas faire une révolution. pour arrêter une décomposition putride (sens N°2).

Il ne faut pas être grand politologue pour voir là la cause du désintérêt des Français pour la politique. Si vous parlez politique avec des Français de la France d'en-bas, il y a fort à parier que l'on vous dira à un moment ou un autre : "Tous pourris", visant ainsi les Français de la France d'en-haut.

La corruption (aux sens N° 1 et N°2) crée une insécurité généralisée dans tous les domaines : administratif, juridique et judiciaire. Tel fonctionnaire accordera un passe-droit à un ami politique ou un membre de son obédience. Un juge fera prévaloir ses orientations personnelles sur le droit. Tel magistrat favorisera ou défavorisera tel plaideur dont le profil lui plaît ou lui déplaît : un magistrat de gauche se montrera bienveillant avec un "prolétaire" tandis qu'un magistrat de droite favorisera tel grand bourgeois bourré de relations haut placées, sans parler d'une catégorie de Français quasiment intouchables comme de hauts fonctionnaires et des officiers ministériels que les tribunaux ménagent à l'extrême croyant ainsi préserver l'ordre établi, sans penser que l'ordre établi exigerait la condamnation sévère des coupables de corruption active ou passive quels qu'ils soient. 

La corruption crée également l'insécurité morale. Le Français n'est plus sûr de l'intégrité et de l'honnêteté de ses interlocuteurs à tous les niveaux et il se prête, ou même il anticipe, les desiderata des gens du Pouvoir auxquels il peut avoir à faire : demander l'attribution d'un logement social à une municipalité impliquerait que l'on soit de la couleur de celle-ci et qu'on le fasse savoir. Au cours d'un contrôle fiscal, une femme vérificateur se rend chez le contribuable vérifié couverte de bijoux : n'est-ce pas un appel ? se demande le contribuable en cause. 

Il ne faut pas seulement parler d'une dépravation par rapport à la morale courante. Il faut aussi se pencher sur la dépravation par rapport à l'honnêteté intellectuelle, quand ce n'est pas par rapport à la saine raison. Autrefois dire le droit consistait à lire le Code pour l'appliquer. Aujourd'hui on voit plus que souvent des fonctionnaires ou des magistrats (des hommes du Pouvoir) se livrer à d'invraisemblables contorsions intellectuelles pour ne pas appliquer les lois ou déformer des faits bien établis. De tels fonctionnaires ou magistrats ne sont pas corrompus au sens N°4, mais ils le sont bien au sens N° 3, corruption et dépravation étant synonymes toujours en se référant au dictionnaire de Littré. La grande insatisfaction que les Français ont de leur Justice, le Pouvoir judiciaire comme on dit, trouve certainement là une de ses causes principales.

Mieux vaudrait ne pas parler de la justice administrative, cette singularité française, cette exception à la règle constitutionnelle de la Séparation des Pouvoirs et à la justice tout court. La justice administrative est rendue en France au nom de l'Etat par des salariés n'offrant aucune garantie objective d'impartialité, dans une langue ésotérique incompréhensible au vulgaire et dans des délais avoisinant souvent un lustre, quand ce n'est pas une décennie. Il est à prévoir qu'un jour ou l'autre, la Cour Européenne des Droits de l'Homme sera saisie de recours fondés sur la violation par la France de la Convention Européenne des Droits de l'Homme garantissant le droit à une justice impartiale. On voit mal comment la Cour Européenne pourrait-elle alors ne pas condamner la France pour sa justice administrative rendue par des fonctionnaires ne présentant aucune garantie statutaire d'indépendance ni d'impartialité.

Et l'honnêteté tout court ? Parlons en ! Beaucoup ont oublié l'affaire du "Rainbow Warrior" ou sont trop jeunes pour en avoir entendu parler. Rappelons que des "nageurs de combat" français ont attaqué et coulé ce navire du Mouvement Green Peace, entraînant mort d'homme. Le navire était au mouillage dans un port de Nouvelle Zélande : il fallait l'empêcher de s'opposer à une manifestation à l'encontre des essais atomiques français dans l'Océan Pacifique. Et les gendarmes de l'Elysée qui avaient caché des armes chez les "Irlandais de Vincennes" pour les arrêter ? Mensonge d'Etat ! Tout comme les bulletins de santé de la plus haute personnalité de la République publiés pendant des années. 

Un état corrompu perd toute autorité ! Ce qui résumait le mieux la société française pendant des siècles, c'était le couple Etat fort - société faible. Depuis maintenant une vingtaine d'années, et sans doute en raison de la corruption généralisée (aux sens N° 1 et N°2), l'Etat fort est devenu de plus en plus faible et hésitant sur ce qu'il doit faire ou ce qu'il fait, tandis que la société est de plus en plus éclatée, sans s'être renforcée en face de l'affaiblissement de l'Etat. 

Dans ce cadre là, les nouvelles technologies peuvent se développer très rapidement en mettant à la disposition des citoyens une masse d'informations leur permettant de faire évoluer leurs modes de pensée, avec des conséquences radicales sur la politique. Les informations pertinentes deviennent de plus en plus disponibles, permettant à chacun d'analyser les problèmes et de se faire une opinion sans être manipulé par les hommes politiques.

Internet bouleverse donc les fondements de la puissance publique et de l'État. et permet une profonde évolution de la société. Quand l'État régalien est battu en brèche par le pouvoir d'Internet, on peut espérer que l'on passe d'un État de puissance, qui a perdu de sa légitimité, à un État de service, à la disposition d'utilisateurs citoyens.

Ce nouvel état des choses pourrait mettre fin ou au moins tempérer la corruption de la France d'en haut.